« Olan » d’Emmanuel Merle (Gros Textes)

ll est des montagnes qui exercent une fascination d’aimantation, particulièrement celles qui sont liées au thème de la mort, souvent privilégié dans la littérature alpine*.

De la mort en montagne, Emmanuel Merle offre ici une exploration poétique d’une élégante sobriété, scrutant son vertige intérieur en des « Hauts-Lieux »* où dix ans auparavant, une chute de pierre a fait basculer une vie, celle de son père, dans la « pleine béance ».

Le poète « revien[t] cette année encore réviser la leçon de la mort » sur l’Olan.

La gravité du ton et l’épure des images d’un lyrisme discret suggèrent l’univers minéral et ce qu’une telle confrontation volontaire fait naître de contemplation méditative et interrogative.

Pèlerinage intime empreint de la sacralité inhérente à la dimension métaphysique convoquée par la montagne.

« Son nom le dit, Olan, qui enjambe »

C’est d’une « ligne de fracture » dont il s’agit, celle de l’« Olan violent », « la mort dans son habit de pierres ».

Entre réalité de l’absence et rêve de présence, le poète en un dialogue recueilli avec son père disparu ici, est venu « se heurter à l’endroit où le tableau est brusquement venu à lui », « en une chute qui résonne tout entière de la vie et de la mort de tout ce qui est. »

« Toi et moi sur l’Olan,

  tous les ans, pourquoi ? »

Sans doute le poète éprouve-t-il la nécessité d’approcher encore l’indicible, l’inconcevable, « absolu dans l’absolu », de se ressaisir douloureusement du lieu même où « une confiance s’en est allée seule, vers le sol et la roche. »

Expérience d’ « un regret immense », d’ « une mélancolie dans un théâtre d’avant les hommes ».

Appréhension de l’inoubliable sur l’Olan, « iambe de roche », « iambe hors souffle »,

« Olan sans pitié, prière négative ».

Profondeur de la révélation qu’a ouverte la mort du père :

« La mort est réussite de ce qui toujours échappe au vivant »

 « La mort, le ressac d’un homme contre sa propre vie »

Aphorismes de tentative d’un sens philosophique, contrainte du drame singulier.

Si les marins affrontent quelquefois des montagnes de mer, les alpinistes gravissent eux des vagues de pierres.

« La montagne est une vague lente

 l’écume de son cri s’abat sur des hommes 

 qui passent. »

 Emmanuel Merle en un saisissant raccourci ternaire, exprime la brutale fatalité de la montagne qui encadre l’homme passé dans un vers pesant de « gravité mortelle » :

 « Pierre tombée, homme couché, pierre tombale »

 Olan: deux syllabes pour sépulcre symbolique. Mystère de l’Olan, « là avant »

« La ligne de fracture qui sépare la montagne du ciel […] un électrocardiogramme fou. »

Ancestral questionnement sur le seuil, l’instant.

limite, l’inoutrepassable:

« Un homme peut-il se tenir sur cette frontière ? », c’est-à-dire « voir ce qu’il a vu » ?

Olan, « roche à l’élan de son rêve », « un oui irrépressible autant qu’une fin prochaine »

« D’abord le plein. Puis le rien. »

Comment accepter l’anéantissement quand ressurgissent les souvenirs d’enfance avec ce père ?

Que l’on se trouve au plus près d’une présence qui n’est plus, quand se confondent la montagne avec l’homme qui la gravit ? Une certitude :

« Quand je mourrai

Olan sera prés de mon œil »

L’affirmation est promesse de lien indéfectible dans son ambivalence avec « le gouffre dense de l’Olan » qui « [l]’effraie et [l]’attire », personnification d’un lieu tragique, « avec son silence d’espace-temps », avec lequel une forme de réconciliation poétique s’accomplit « pourtant », la poésie bannissant ici toute banalité de « l’autel païen » de l’Olan.

La tonalité finale de ce très beau poème est celle d’un apaisement exprimé dans l’image d’une « épaule ».

« Même l’Olan est une sonorité et le bras du temps s’en éloignera »

 

*sur ce même thème, on peut lire notamment l’essai La Montagne et la Mort du sociologue Paul Yonnet (éd. de Fallois, 2003) et le roman de l’alpiniste Michel Desorbay, Les Hauts Lieux, (éd.de Belledonne, 2003), autre pèlerinage intime d’un homme qui revient gravir le Doigt de Dieu sur la Meije, où sa femme est morte foudroyée.