Qui suis-je ?

Certaines personnes pensent de moi
que je suis un pervers narcissique,
un connard, une ordure,
un pauvre type.
Je crois qu’elles ont raison et ça me rend triste.
D’autres personnes pensent
que je suis un être généreux,
délicat, bienveillant,
attentionné.
Je crois qu’elles ont raison elles aussi
et ça me fait plaisir.
Et moi il me semble que
je suis un pauvre type qui devrait faire plus attention,
comme les autres pauvres types.
Je crois que j’ai raison
et ça me donne envie de dormir
ou de prendre des vitamines,
de grimper sur un figuier
ou d’écrire ce genre de poème,
comme on mange des frites avec les doigts,
comme on prépare un mezzé d’été.
*

Le vieux noyer de la vieille Georgette est cassé. Il était déjà mort avant elle, il était mort sur pied; mais là en plus il est tombé par terre, cassé, en morceaux, sur le chemin. On l’enjambe le vieux noyer mort et maintenant tombé cassé éparpillé en plein de morceaux maintenant. Avant c’était de la mort encore droite, dressée, maintenant c’est de la mort éparpillée, couchée. On met les plus grosses branches qui nous empêchent de circuler sur le bord du chemin. Comme ça on peut passer, comme ça on n’a plus besoin d’enjamber la mort. Et ces branches sur le bord, ça fait de l’image ; et nous, passant entre les morceaux de la mort, ça fait de quoi penser.
*
En cherchant du petit bois pour allumer le feu, je tombe sur une roue d’un vélo d’enfant, toute rouillée sous un tas de feuilles mortes. Et ça fout un peu le cafard cette roue de vélo d’enfant d’il y a longtemps. C’était peut-être moi, mon vélo. Je pourrais passer le reste de mes jours à essayer de comprendre ce que ce vague cafard et cette roue rouillée sous un tas de feuilles mortes ont à me dire. Et bien sûr ne rien expliquer jamais.
*
Je me sens égaux aux autres mais parfois aussi je me sens murier de ronces ou bûche bien rangée avec les autres contre le mur d’une maison, une bûche qui se rêve des ailes pour rejoindre le ciel ou se percher sur d’autres branches en hauteur, le jour où les flammes s’approcheront trop près.
*

Nos pas dans les rues d’une ville de l’est

Nous allions commencer.
C’était une chouette idée.
À mon bras tu me disais
de marcher plus lentement.
Ça tombait bien car j’avais
désir de laisser durer
la trace de cet instant indéfini,

de faire résonner nos pas
entre les pavés de ces rues
exactement à notre taille.
Nos pas coulaient aux allures de ruisseau,
à pas d’oiseaux endormis
et rêvant de continuer
de voler ainsi en dormant,
ne jamais se poser,
jamais tomber,
et ne jamais rien définir.
***

Laisser les vitres sales

Le moineau s’écrase contre la vitre
un moment de tristesse pour ce corps inerte
si doux si léger
qu’on aimerait réanimer

peut-être la seule raison
de maudire la transparence

comme on peut le faire du vide

Daniel Birnbaum
(« Oizoo et autres animaux », Gros Textes 2022)