Pour ne pas faire les choses à moitié…
Il faut faire attention !
Les cerises de l’année sont passées
sans que je m’en rende compte.
Elles sont sèches ou pourries à présent
et même les oiseaux n’en veulent plus,
faire attention aux radis, les arroser,
au soleil qui brûle la peau, mettre la crème,
à l’amour qui passe sans s’arrêter,
aux gens qu’on ne voit pas
trop occupés à mater les fesses des filles
allongées près de l’eau
et avec qui on ne fera rien,
à celles et ceux qui sont passés
et avec qui on aurait pu faire quelque chose.
On dit que ce sera pour la prochaine fois.
Il faudra juste faire attention !
*
Pauvre loup étouffé d’avoir avalé trop vite un enfant sans le mâcher
Nous allions finir.
C’était une chouette idée,
se reposer dans la maison
avec les pots de confitures
et la musique de ses fenêtres,
les portes qu’on ouvre et qu’on referme,
finir les lignes en bout de pages et voir
au loin et voir au bout, voir le retour,
tourner la page
aligner les secondes sur la table comme des cerises
et sauter dans les cases de cette marelle
dessinée depuis longtemps dans la cours de l’école
à la peinture presque effacée du côté du ciel…
Mais l’enfance en nous
avec ses chèvres et ses loups
traine toujours ses pas aux pavés des gares,
rêve de trains qui sont passés depuis longtemps,
mais l’enfance en nous
au fond elle s’en fout.
*
Mais qu’est-ce qui a bien pu te pousser, Renard, à traverser ce matin cette route départementale sans regarder ? Maintenant ton corps étendu là de tout son long est comme une ligne qui coupe en deux l’horizon de la journée.
*
Revu passer comme souvent dans le flot courant du torrent les comptines enfantines et les paniers d’osier, la glycine sur le balcon de la belle villa et les langueurs des dimanches de familles modestes, les outils laissés aux murs de l’atelier et le seau de cendres du poêle éteint, un banc d’école et quelques cahiers, des visages en pagaille plus ou moins bien souvenus et toujours ce goût de l’enfance dans la bouche avec ses poignées d’hirondelles sur un fil qu’on croyait éternel.
*
La petite douleur au genou, le petit message d’un corps qu’on cherche toujours à connaître, qui envoie en permanence des signes à déchiffrer, qu’il faut prendre la peine de lire et de traduire, lui répondre en pensée, en larmes ou en éclats de rires. On a toutes les lettres dans les mains, on regarde le ciel et ses étoiles. On se dit parfois qu’on leur ressemble.
*
Souvenir
Il est venu.
Il y avait le ciel, la mer, le sable, le soleil.
Il était seul.
Il a ramassé une plume douce au toucher, une algue brillante, un coquillage nacré, un brin d’oyat gracile.
Il est revenu.
Il y avait la ville, l’immeuble, le lino, les amis.
Il a montré une plume rêche, une algue desséchée, un coquillage terne, une herbe cassante.
Il était seul.
(Tchin)
Jany Pineau, « Regarde ou écoute, c’est selon”, Gros Textes, 2017