20 ans que nous ne nous étions pas adressé la parole,
ses derniers mots de rupture furent quelque chose comme :
je te préviens, si je te croise quelque part je te tue…
je reçois aujourd’hui une lettre qui m’informe
que sa fille écrit des pièces de théâtre
publiées chez un éditeur en vue et régulièrement jouées
qu’elle a un jardin et qu’elle aime toujours les troquets de Paris
son écriture n’a pas changé autant que je me souvienne
et je me souviens de l’attente fébrile de quelque chose
dans la boîte aux lettres au cœur battant
de l’immeuble aux briques rouges
dans une petite rue du 20ème arrondissement
de nos virées à travers la France
des paysage qui défilaient
comme défile le temps
quelques lignes de vie sur une feuille
une fille, un jardin, un café au comptoir
je replie soigneusement la lettre
et la remets dans l’enveloppe
sur laquelle on ne lit que mon adresse
et ne sais qu’en faire
maintenant qu’un poème s’est posé dessus
et que les jours sont plus courts.
*
Toujours pisser contre un arbre de son choix
Le chien qui se couche qui lève la patte
on l’a laissé tout seul le chien pauvre chien
faut caresser pauvre chien couché
le linge sèche la nuit va tomber
le chien nous rend bête
tout est prévu
c’est un long apprentissage
reconnaître les travers et passer à travers
l’élastique du self control on se cherche un alibi
et toujours le mot juste qui ne vient pas
on pense à cet arbre couché à terre comme le chien
un mélèze déraciné
sa forme étendue par terre évoque le malheur des hommes
et des chiens quelque part on cherche le mot
pour l’exprimer car on est poète ou pas
on attrape le petit bonheur avec son filet à papillon
on court dans les prés il lève la patte le petit bonheur
on lui caresse le ventre
et c’est là que le mot juste passe entre nos bouches
d’une langue l’autre guilleret insouciant
il ne fait que passer comme on lève la patte pour pisser
le petit bonheur.
*
Il y a quatre-vingt-dix-sept ans aujourd’hui, ma mère naissait ici, à peu près à l’endroit où je commence à écrire dans un carnet tout neuf.
*
On reste toujours attaché à la charrette bancale, tirée par un vieil âne, qui ramenait assez de bois pour chauffer quelques soirées et des marmites de soupe, autour de quelques verres de vin joyeux et de paroles sans âges jetées aux braises.
*
Le constat est sans appel : il reste peu de temps pour… Donc il va falloir faire…
*
RAOUT
J’ai invité le livre maculé de café,
la guitare sans corde de ré, la bouteille vide, le verre sale,
le paquet de gauloises froissé, le canapé échoué, le peignoir rampant, la ligne restreinte.
Nous allons passer une longue soirée – strictement privée –
entre sommités mornes.
Jean-Michel Robert, « Après j’irai chanter », Ed. Gros Textes, 2016
*