(Traversée d’un siècle avec un petit tas de photos oubliées dans une boîte de chocolats Meunier d’un lointain noël.)

À quoi ont-ils bien pu servir tous ces rêves de cabanes ?

Reprenons maintenant cette vieille question
de la fraternité. Ce sont de vieilles gens,
quelques pages d’histoire, les cloches des troupeaux,
le clairon, les affiches, la mésange blessée.
Qu’avait-elle à chanter, s’émouvoir de son chant ?

C’est ce soir qu’on regarde s’allumer les étoiles,
les photos, le passé, le rebrousse-pensée.
Vous vous teniez très fiers bien face à l’objectif,
le regard bravache et sûr de votre présence
sur les pages blanches d’une époque incertaine.

La cabane vous l’aviez bâtie de vos mains
ou de celles de vos parents, de vos chansons,
de vos souliers de fête, les longues marches au long
des murs quand il fallait se hâter pour la danse,
les baisers, quelques pièces de monnaie pour l’ivresse,

le vin qui passe de mains en bouches. Il faut trinquer
au bric à brac des fées, des sirènes du ruisseau.
Il faut garder la pose, le sourire et la main
dans la poche pantalon du costume de mariage,
la place de l’église, ses parfum de rosiers,

les banderoles qu’on prépare en se hâtant
sur les tréteaux du trottoir, les manifs, la colère,
les discours enflammés aux bistrots, drapeau rouge.
Vous portiez dans vos bras l’insolence les combats
le souffle des révolutions passait chez vous.

Le poing levé la barricade, la confusion des idées.
Il faudra convoquer la section du parti
et les amours, jeunes femmes modestes le sac à main
sur l’avant bras des inquiétudes, la voix forte
des familles, le grand qu’on place apprenti

chez le boucher du quartier, les cousins qu’on voit
de loin. Il faut vivre sa vie, gagner son pain,
ranger les photos derrière la nappe des jours
celle du paysage, l’épicerie vient de fermer
celle qui la tenait prenait quelques amants,

bientôt le quincaillier, le facteur a laissé
son vélo. Les premiers pas fragiles des enfants,
il est temps de tourner la terre de semer les salades.
On les voit s’avancer dans la cour de l’école.
Nouvel an, on envoie une carte aux parents.

On a perdu la position de la cabane.
Les cartes ne servent plus à rien, le balcon,
les géraniums, les voitures qu’on regarde passer.
Le voisin a fait un infarctus, le docteur
a pu venir à temps. Il faut se reposer.

J’entends sur la jetée tous ces rires sauvages,
la toile cirée bleue, la blouse à fleurs des mères,
tous les bibelots de pacotilles précieuses
trônant sur la télé comme dans un musée,
ces corps en équilibre sur le fil des années,

la jeune fille sur l’alpage qui tient le bras
de son papa et son chien noir à leur côté
qui nous regarde de toute sa fidélité,
leurs gros souliers cloutés pour piétiner le temps,
l’ami, la neige, les herbes folles dans les jardins…

quand le rideau un matin ne s’est pas levé.