Il y avait pourtant matière à dialoguer
« Elle fait quoi ta montre de vieux ?
Elle te dit l’heure où tu vas crever ? »
me lance un jeune gars dans la file d’entrée
d’un concert métal punk,
le genre de situation où je ne sais que bafouiller,
alors je chante un refrain d’ancienne chanson
des années soixante-dix
en faisant des grimaces de vieux clown :
« On va tous crever disait l’artisse…
Oh mais non mais non, dirent les saucisses »
Il hausse les épaules.
Sa copine m’approuve et lui dit :
« Il a raison, toi aussi tu vas crever ! »
La file avance et notre échange a pris fin comme ça.
*
Légère plainte de salade avec orchestre ornithologique
Entendre oiseaux piailler
tels de tendres furieux
dans branches aux peupliers
se dire encore longtemps
se dire qu’un jour n’entendra plus
au toboggan de nos saisons
au goutte à goutte de nos secondes
petites gueules farouches
un peu de terre au bout des doigts
j’ai repiqué millepertuis
et le désir de se coucher
au lit des herbes des soirs d’été
quand on se moque de nos défaites
dans cette modestie de plume
entre deux tiges de salades
un panier de raisons de vivre
dans l’ombre d’une ombre d’une aile
sans souvenir laquelle.
*
C’était tellement beau, ce moment, que ça frôlait le néant.
*
Goûter à cette presque joyeuse lenteur, presque minérale, où l’on a le temps de se sentir dépérir, devenir minéral.
*
La lumière ne voit rien, la lumière est aveugle. Dormons tranquille, le vent se charge d’agiter les feuilles pour les faire exister.
*
Silence
Ne sois pas déçue
Range ce regard dans sa gaine
Tu n’y es pour rien
Je veux juste rester seul
Ce soir j’ai un rendez-vous
Dans les soubassements
De mon crâne
Je l’ai compris
Dès le saut du lit
Et maintenant que l’heure approche
Je me sens nerveux
Non par crainte de me perdre
– je connais le chemin –
Mais parce que je sais
Les séquelles que ça me laisse.
Serge Delaive, « En rade » (polder 129), 2006
*
« … Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être
Que par les insoumis
Ils sont ces insoumis le sel de la terre… »
(André Gide)