Dans les chambres des étés

Un jour j’ai compris que ça n’allait pas
que ça ne pourrait jamais aller
qu’on ne se rencontre pas vraiment
qu’on s’effleure en passant
on ne se quitte pas non plus
les paroles restent en suspens
même si on imagine parfois
aller au bout de quelque chose
mais ça glisse entre les doigts
on ne peut pas rattraper cette vague impression
quelques mots sur la nappe du restau tout au plus
est-ce qu’on les emporte ? est-ce qu’on les laisse là ?
je regardais tes mains, imaginais leur douceur
dans le vent marin des étés qui s’étiolent
un carreau de faïence ébréché
une longue nuit se prépare toujours quelque part
un jour j’ai compris la raison des ronces
et que ça pouvait bien continuer
la rouille sur les volets, les murs qu’on repeint parfois
les lattes du plancher et celles du plafond,
les raisons d’exister coincées entre les deux.

*

Où ai-je bien pu mettre les clés ?

Une porte dont le bois gonfle
bientôt elle ne fermera plus.
Des nuages de sable du Sahara
se déposent sur la neige
et la colore de rose sale
de fièvres et de questions
concernant la distance
qu’on garde entre nos jours
et les entrepôts de l’inconscient
Au final c’est juste un chat qui guette
un mulot dans le champ d’à côté.
Se dire qu’il faudra bien en finir
avec cette grille dans le champ de vision
continuer le chantier, dénouer les fils
maîtriser le flou, élucider l’affaire
pressentant bien pourtant
que jamais cette enquête ne sera close.

*

Se frotter un moment contre un autre corps très doux, frotti frotta, baison baisa… et puis sortir marcher sous les
étoiles de grande clarté et de modeste croissant de lune dans ton café. Rien n’a de sens mais tout fait signe.
*
Mon seul objectif dans la vie : regarder autour de moi et ne rien vérifier.

*
Au fond, j’aime le trouble et la brume, les lentes transformations. Je n’aimerais pas que ma vie change un jour avec
la netteté évidente du coup de merlin sur la bûche fendue en deux.

*

« Cette nuit de novembre 2000 de deux heures à cinq encore je veille et je lis. Un rhumatisme me prend le bras; les petites granules des trois-quatre tubes que je transporte dans ma poche agiront-elles? Ces jours-ci j’ai reçu Décharge, Gros Textes, Action Poétique, l’Anthologie 2000 des poètes en Val de Marne, le Cahier du Refuge, un service de presse de l’Amourier, le dernier recueil de Nicole Drano chez Rougerie, celui de Claude Bugeon au Dé Bleu… Deux étudiants m’ont passé leurs manuscrits, j’ai dix livres en retard, autant de revues qui s’accumulent au pied du plumard la table de nuit ayant explosé… Plusieurs semaines que je n’arrive plus à seulement parcourir les Télérama, Nouvel Obs., Courrier International, voire Le Monde ou Libé des livres que Monia achète ou ramène de son CDI. Pour un peu maîtriser le débordement depuis vingt jours je n’ai regardé ni vidéo ni télé, même pas un seul journal télévisé et je m’en porte mieux! N’ayant aucune prise sur l’horreur qui assaille le monde par tous ses bouts mieux vaut travailler à quelque peu atténuer la médiocrité et le stress ici-même. Malgré l’insomnie! (Insomnie) »

                      Daniel Biga « Méli mémo » Gros Textes, 2011

*

Juste un petit frisson en écoutant ça de temps en temps :