Si peu de prises sur la paroi
Toujours ce léger voile de mélancolie
qui vient se poser sur les soirées après le 15 août
la belle promesse de l’été est bien entamée
nous l’avons à peine aperçue entre deux coups de piolets
contre la paroi de glace, nous avons respiré
des orages qui ressemblaient à la passion
et nous sommes passés au milieu des gouttes
trempés d’illusions et de cieux éblouissants
et maintenant nous regardons nos idéaux dans la flaque
qui demeure aux pieds quand la caravane de fête s’en est allée
vers d’autres bonheurs un peu plus loin
et que nous restons accoudés à la table de jardin
nous aurons essayé encore une fois
joué avec entrain le jeu de l’échange (on y croyait quand même)
redit encore les mots jolis, tenté de convaincre
ou de briller un peu dans cette inéluctable soustraction
qui nous voit boire penauds mais confiants
un alcool léger, la vapeur d’une chevelure
un présence évaporée, la course lente des planètes
dans les yeux des passantes.
*
Passage de fourmi dans le jour qui baisse
On met de côté son élan
la vision est tordue
le paysage s’efface au soir qui fascine
on évoque les saisons et leurs couleurs à mi-voix
on prend des précautions de peintre
tout est si fragile
il faut entretenir les meubles des ancêtres
faire fructifier les biens des parents
les parfums les regards
la feuille qui tombe dans sa lumière unique.
Tu viendras pour essuyer la vitre
au chiffon coupé dans des draps
d’anciens sommeils, de souvenirs
étendus lascivement endormis
à côté de bûches bien rangées pour d’autres feux
et pour l’éternité
tandis que passe et repasse
sur la page cette fourmi
toute entière à sa vie de passage.
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Si quelqu’un m’attend, c’est près d’une clôture, à l’heure noire ou transparente. Si quelqu’un frappe à la porte, il faudra lui dire que je n’ai besoin de rien, qu’elle reviendra peut-être, que je ne m’en fais pas, que le petit chat que nous avions trouvé va bien, que son parfum est devenu presque imperceptible et que dans peu de temps, moi aussi je saurai voler avec les nuages et les feuilles mortes.
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Je me rends compte qu’avoir un nouveau lit est un événement important dans ma vie. Et j’ai un peu honte d’envisager ce que peut bien traduire l’importance que j’accorde à ça.
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Visiter la vie comme un pays étranger avec en poche juste le dictionnaire d’une langue inconnue de tous.
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soliloque
tu peux pas savoir
ce que ça me fait
d’être ici
je réfléchis
comme je peux
je fais mon possible
tout mon possible
pour être ici
vingt-quatre heures
sur vingt-quatre
ça tient la route
ce que je te dis
c’est pas
des paroles en l’air
c’est même plutôt
au ras des pâquerettes
si tu vois
des pâquerettes en hiver
fais-moi signe
dis-moi
jusqu’où ça va
la neige l’hiver la vie
regarder la neige
c’est faire
attention
à la matière
sa fragilité
partout
Claude Held, « D’ici », Gros Textes, 2017
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