Perdu pour perdu

Comme un dimanche perdu d’attente de rien
un brin de lavande longuement mâchouillé
qu’on laisse tomber d’un pont
et qu’on regarde filer très vite dans le courant
on avance en sifflotant dans l’air lustré
il faut être attentif et oublier
marcher au bord des sentiments
à la lisière des confidences
et savoir résister au froid
perdu pour perdu, on lave les coins de la maison
la crasse dans les angles,
on aligne des petits tas de poussière sur le carrelage
on déplace les meubles pour voir là où l’on ne va jamais
s’aventurer derrière le visible
et constater qu’il n’y a rien qu’un peu de saleté
nous savons déjà tout ça
ce n’était pas la peine d’en faire un poème
et pourtant lorsqu’un moineau peu farouche
vient chercher quelque pitance à nos pieds
et ravive une étincelle de chaleur
perdu pour perdu on enveloppe la tristesse
dans son vol hésitant, une graine gagnée
au loto des rencontres, une insignifiante vibration
la pauvre réponse à une vague attente.

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Ce qui s’en va

Ce qui s’en est allé
c’est pour être plus près en fait
on s’était trompé
la mer est loin
dans ton regard
ici c’est l’ombre qui gagne
le soleil s’accoude au comptoir des crêtes
à sept heures du soir
on entend les voisins parler jardin
ils ont arrosé les tomates
les chiens hurlent à la gamelle
un papillon se perd dans les fourrés
on tricote nos vie
au point de croix
de tous ces bruits
que l’on récolte
avant de partir
un panier de présences
sous le bras.

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Faire un puzzle à quatre pattes par terre avec mon petit fils et éprouver encore cette joie de trouver des pièces qui s’emboitent comme par miracle.
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Le chat que j’appelle affolé depuis dix minutes dehors est tranquillement couché sur le canapé. Je suis content de te revoir vivant mon vieux.
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Le feu crépite dans mon dos… Moi aussi.

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Le paysage est un palimpseste. Je n’ai pas retrouvé l’estaminet Busset-Lamant ; sans doute aurait-il fallu consulter d’anciens rôles des impôts ou le cadastre pour le localiser ? Mais pour quoi faire ? Le mot estaminet existe-t-il encore ? Se souvient-on de ce que fut un estaminet ? Un café où l’on fume, alors que le cabaret désigne une sorte d’auberge de rang inférieur où l’on vend du vin au détail et donne aussi à manger. Tout cela se noie dans la brume du temps, se confond dans le lointain de souvenirs de plus en plus ténus. Les mots s’oublient comme sont oubliés cette mère, son bébé dans les bras, et ce père tenant fièrement son vélo, qui posent devant la porte de l’estaminet. Mais oublie-t-on vraiment ?

      Lucien Wasselin, « Lieux, villégiatures, souvenir & autres instantanés », Gros Textes, 2018

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