C’est le plus important

Ils tournent et retournent au-dessus de ma tête
ces cinq mots prononcés d’un ton pénétré
avant que de monter dans sa voiture
et disparaitre en bas de la petite route
« Prends bien soin de toi ».
On pense à Ferré, les mots des pauvres gens
d’avec le temps, on n’aime plus, on aime encore
j’allais devoir prendre soin de moi
vite rentrer, balayer la cuisine, refaire le lit,
écrire un poème pour retourner dans tous les sens
ces cinq pauvres mots posés sur le trottoir des au revoir
à s’en donner le tournis du soin
une légère nausée, une bribe de bonheur aussi
puisque je savais trop bien ce qu’il me restait à faire
ordre ou conseil, cette ronde délicate de la grammaire
cette fenêtre en forme de pentagone
s’ouvre et résonne comme un tambour
dans la nuit et tape sur le crâne de celui qui reste là
avec sa lampe pour pouvoir lire et relire
ce message qui pétrit l’instant
pas facile de s’orienter avec cette carte déchirée mais…
« Prends bien soin de toi ! »

*

Il a lâché la ficelle

Ce qui s’en va, s’en est allé
c’est aussi son bateau de bois
que l’enfant avait mis tant d’application à fabriquer
Il a lâché la ficelle qui retenait les heures
et le courant du ruisseau fut plus rapide que lui
et l’enfant regarde impuissant
ce bateau qu’il avait soigneusement bâti
partir vers il ne sait où, ne saura pas.

Il voudrait pleurer
mais une voix en lui murmure
que c’est bien ainsi
que ce sera toujours comme ça que les choses se passent
et passent
on retient nos larmes retenues
on sait bien qu’il est vain de vouloir retenir
les bateaux et le reste
tout le reste qu’on a délicatement bâti
juste pour passer le temps dans la salle d’attente
le courant du torrent.

*
Combien de lits dans une vie ? Combien de vies rêvées flottent en équilibre au-dessus d’un oreiller ?
*
Faire halte encore comme avant, un jour de l’autre côté de la frontière, dans une grange ouverte et dormir dans son foin avec son odeur de ciel d’été, de poussière et de jeunesse. Et puis regarder longtemps des morceaux de ciel et ses étoiles dans les trous du toit par où s’échappe et respire la vie.
*
Les jours c’est comme les pages d’un livre et réciproquement. Les années aussi. Les siècles ? Là on ne sait plus. On s’assoit sur la barrière et on contemple l’horizon, un peu con.

*

Amour de loin, je songe à vous

Brume et nuages
Un petit vent frais
Traces invisibles sous l’arbre des corbeaux
Que sait-on de la poussière du monde ?

Le poète ?
On le peindra assis
Immobile
Cœur libre dans la blancheur du vide

Jambes croisées
Contemplant le soir
La rivière scintille
Amour de loin
Je songe à vous
Légère joyeuse
Et je siffle

Bruno Sourdin, « Le grand chemin n’a pas de porte », Gros Textes 2021

*
« Ce sera tout à fait comme dans cette vie, les gens se réjouiront d’être là, qui ne se sont jamais connus et qui ne savent les uns des autres que ceci : qu’il faudra s’habiller comme pour une fête et aller ensuite dans la nuit des disparus, sans amour et sans lampe
. » Oscar Milosz