Une place qui se libère pour la mémoire

Je pense à ce couple de forains
qui vendent des tartes de pays
des confitures et des fruits
cent soixante-dix ans à tous les deux
ils déballent leurs marchandises en s’aidant d’une canne
mes voisins de place depuis dix ans sur ce petit marché
elle, elle m’avait dit un jour comme pour s’excuser
de ne jamais m’acheter de livres
« Tu sais j’ai 80 ans et je travaille depuis mes 14 ans,
je n’ai jamais eu le temps de lire »
ce n’est pas grave, on peut vivre sans lire
sans manger de foie gras ou boire de l’alcool
grimper au sommet des montagnes ou faire l’amour
on peut juste déballer des caisses le matin
les remballer à midi et rentrer chez soi.
« Janine et Jean-Claude, tu sais,
ils ne reviendront pas l’année prochaine,
ils arrêtent », me dit un de leurs amis.
Je prendrai peut-être leur place avec mes livres
pour les vingt prochaines années
puis j’arrêterai aussi, eux seront certainement morts
et peut-être que je ne les aurai pas oubliés.

*

Pâle photo de fin d’été

C’est sûr, nous n’aurons pas fait
tout ce qu’on avait prévu.
À peine un repas avec des amis
un feu très fier et quelques brasses dans la mer
les enfants sont partis
les petits enfants on les emmène au bord de l’eau
toujours le même château
avec les même pelles, seaux et râteaux
en plastiques de couleurs vives
le soleil dans les yeux
et les après-midi qui filent
bordés par des glaces au chocolat
avant de rentrer vivre à portée d’une assiette
de soupe au pistou soupe d’été
on se revoit bientôt
on referme la porte
on pense à l’année prochaine avec un pincement au cœur
on dit « peut-être », on est prudents.

*

C’est toujours cette vieille et modeste mappe monde de l’enfance qu’on faisait tourner pour jouer et qui tourne et tourne et qui un moment arrête de tourner brusquement quand on met le doigt dessus et la plupart du temps c’est sur du bleu ou de l’inconnu qu’on nomme et qu’on ignore.
*
Être à sa place toujours dans la marge indéfinie.
*
Tout va bien dans ma vie et j’attends les bras ballants, serein et détaché, la prochaine imminente offensive de l’adversité.

*

il y a bientôt trois ans
que je n’ai plus de voiture
et plusieurs mois maintenant
que je n’ai pas quitté l’arrondissement
presque tous les jours
je pars faire un tour
près de la Petite Ceinture
pour parler au chiendent
parfois longtemps
du bon temps et des filles
des plus belles seulement
celles que j’ai le mieux connues
dessinaient à main nue
des miracles des mirages
toutes sortes de substituts
les filles cependant
dans leurs vies très souvent
y’avait un truc qui n’allait pas
comme un truc qui n’allait pas
et très souvent c’était moi
et très souvent c’était moi

Heptanes Fraxion, « Errer me muscle », Gros Textes, 2020

*

« Moi j’me réjouis d’être à ma place / Dans les bras de la vie qui passe / Je biberonne à la gorge du temps / Des gouttes d’heures / Des perles de secondes / L’instant qui court / Le momentané / J’ai faim des jours qui nous sont comptés »