recoller les morceaux

ce n’est rien il m’a semblé
maintenant que l’été
une autre saison une bruine fine
pourtant c’était tout bleu il y a
le vieux monde aussi on voit venir
ce qu’on ne comprend pas
les amis vont et reviennent
des fois c’est non quand ça veut pas
l’été s’est bien passé on lui fait des signes
danser couler onduler
le paradis au bout de la ligne
on sent que tout s’effondre
et on est là à se demander par où commencer
on a tout mélangé les ombres après la pluie
un vieillard s’est perdu nous sommes séparés
par où commencer il faut le retrouver
les mots tombent au hasard
les phrases courent se mettre à l’abris
je ramasse ce qui reste dans la cours
ce qui peut encore servir
j’en fait un bouquet fané avant que d’exister
de toute façon je les aime autant comme ça

*

Toujours à deux doigts de dire

Je pourrais dire voilà c’est chez moi
le jardin le petit chemin
la fissure dans le mur et même la brume
Je pourrais dire que la vie est passée par là
avec ses feuilles qui se détachent toujours des branches
le clapier des lapins, la brassée de luzerne
et le quignon de pain dur des rêves
le brin de lavande aux lèvres
je pourrais dire la première tulipe qui pointe
dans la mémoire de ce qui commence
la lampe à gaz qu’on sort sur la terrasse
pour nous voir boire le dernier verre de la soirée
et tout ce qui grouille sous la lune
et dans nos têtes où l’araignée tisse
des paroles disparates des probabilités
des prisons imaginées et des étés débordants de fruits
et du bleu des belles saveurs de l’évasion

*
Je ne connaissais pas la direction. Je n’étais pas venu pour ça. Le vent soufflait fort. Je l’ai suivi.
*

Faire comme tout le monde, le normal, l’amour, comme tout le monde. Et souffrir de faire comme tout le monde.
*
Le bois qui crépite dans le poêle parvient à me faire exister… un tout petit peu.

*

Parce que le temps passe vite
et qu’on ne voit pas arriver
le dos de la vieillesse
courbé comme un arc.
Imprécis les yeux quittent
la mine jeune des phares
remuant des souvenirs flous
venus du fond des aventures.
La mine inventée de plomb
braise la moindre tentative
de retrouver un dernier saphir
dans les poches du père Noël.
Comment dire encore le jeu
des sourcils de la démesure
quand les pas devenus si petits
ne mènent nulle part.
Comment dire la nostalgie
des inventeurs de notes images
avec leur piano à bretelles
qui tiennent leur pantalon.
Parce que le temps passe vite
il ne faut pas s’arrêter de marcher
dans un café de mauvaise vie
où l’alcool est frelaté.

    Jean-Pierre Lesieur, « La dernière ballade du vieux poète », Gros Textes, 2021

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