Nous n’irons pas plus loin
Les amis on les voit de loin
on leur dit à voix basse « souvenons-nous »
souvenons-nous des lumières d’hiver
devant les murs en ruine dans un village abandonné
la table qu’on sort dans la rue pour une fête
étrange et calme, on résiste comme on peut
on résiste un peu insolents et rebelles
et pourtant apeurés avec cet art de perdre
de baisser les bras et laisser filer
le bout de bois poli dans le courant
affichant quand même un air dégagé
comme si on pouvait un jour retrouver
ces morceaux de nous qu’on a laissés
au bord de la route sur l’autre rive des jours
dans une ruelle dont on a oublié le nom
et puis les villes ont tellement changé depuis le temps
et nous avons tellement dormi
alors les amis on les invente
et les amours aussi
dans une même marmite
où l’on jette parfois des poignées de poèmes
qui remuent dans la brume du matin
et on reste là.
*
Emporté par le vent
Un pas dans l’automne et quelques gouttes
d’hirondelles qui prennent le large
à la fenêtre des prés et des jardins
où le bonheur cherche à tenir en équilibre
les brebis descendues plus tôt de l’alpage
et voilà qu’on questionne ses désirs
le troupeau trop sage des sentiments
qui tirent sur la laisse et qu’on retient
si bien réglés sur la musique des saisons
des feuilles quand les branches ne répondent plus
cette légère tristesse, aller on ne dit pas non
on disperse son souffle dans l’odeur des foins
et que plus rien ne nous retient.
*
Et dire que mon écriture ne sent même pas l’accouchement aux forceps dont elle est issue…
*
Je descends à pieds au village, un brin de lavande rescapé des premières gelées et un cynorhodon à la pulpe trop
sèche feront l’affaire pour toutes rencontres du matin.
*
Faire les choses sans y penser ou bien en y pensant ? me demande-t-elle. Et je pense que nous sommes au milieu,
dans un espace qui résiste au choix, à la décision, nous demeurons résolument dans le partis pris de l’indéfini.
*
Dans la vitrine d’un de ces bouquinistes
où règnent des étagères de poussières,
je découvrirais un de tes recueils
écrits sur la vieille Olivetti
qui claquait ses voyelles
comme des poèmes de Brautigan.
Il se présenterait aux passants,
comme un invité timide
figé sur le parquet d’une salle de bal,
osant croire, le cœur en chamade,
qu’une main l’entraîne
et fasse valser, valser
les lignes de tes histoires
avant qu’il ne soit trop tard,
quelques secondes avant que
ni moi
ni vous
ne sachions plus
où étaient passées ces clés
que tu voulais jeter dans l’océan.
Jean-Louis Massot, « Opuscules poétiques 1995-1998 », Gros Textes, 2022
*
Qui se souvient de Gilles Elbaz?