Remonter la terre sur son dos

Manger des mûres au bord du chemin
et de l’argousier acide qui pique les mains
marcher seul sous le ciel
ne rien laisser perdre du mouvement
je dirai l’équivoque tranquillité
l’orage qui vient cogner les vieux murets
faire descendre la terre en bas des champs
il fut un temps où mon grand-père
la remontait sur son dos dans une hotte d’osier
les premiers raisins vont éclater
les morceaux de vie sont parfois
comme les pièces d’un puzzle
qu’on ne finira pas, il y en a beaucoup trop
on a surestimé nos forces
on aura manqué de patience
été distraits par le passage incessant des oiseaux
le soir on va nager jusqu’à la digue
pour guetter une improbable danseuse
entre les vagues.

*

Ce n’est jamais le bon timing

Nous étions arrivés trop tôt ou bien trop tard
comment savoir ?
L’heure est passée rien dans les mains
rien qu’une respiration posée entre nous
quelques gouttes de pluie sur le mur
on veut rester longtemps allongés sous les branches
à découper du ciel quand les étoiles passent à travers les feuilles
l’heure est venue la brume aussi
on s’est taillé notre part de merveille
on a bien profité comme on dit
on reconnait à peine ces trésors
les rutilantes traces de caresses
qui restent au fond des poches et qu’on tâte en secret
avec le sac de ces départs dont on attend toujours trop
ou bien qu’on redoute selon le point de vue
alors qu’un simple baiser suffisait à tailler le futur.

*

En relisant des choses que j’écrivais il y a 45 ans, je me dis « putain mais c’était pas mal en fait ! » Et c’est là aussi que je mesure l’ampleur du gâchis en lisant ce que j’écris… aujourd’hui !
*
Monter une vingtaine d’escalier en sautant pieds joints
comme un kangourou (dixit K.). Je ne sais pas pourquoi je fais ça « à mon âge » comme on dit. Mais je suis content de moi et un peu honteux quand même d’être content de moi.
*

Une auberge un soir quand la nuit tombe vite, la rue à travers les carreaux sales, de l’autre côté, la rue humide, la nuit, un verre devant soi sur la table en formica et quelques olives. On en est là parfois.

*

Vague

Le matin
sur le chemin du
boulot
je m’arrête devant la vague
du fleuve

ça dure des heures

ça dure ça dure
de plus en plus

si bien que je vais finir
par
plus avoir du tout
le temps
d’aller au boulot

    Jean-Baptiste Happe, « Feel good poetry (par temps de guerre), Gros Textes, 2023
*