Fatigué mais obstiné

Parti marcher très tôt sur un sentier connu
avec son ombre et son bâton
passé le pont et les rochers, les précipices on est au bord
le vieux mélèze courbé haché sur nos passages
les premiers rayons de lumière au travers des branches
comme un buvard humide une éponge de l’air
et cette odeur d’automne et de terre
de feuilles de plantes et de messages lointains
ils étaient là les personnages de ma vie
pauvres pantins frères de pâle éclat de cailloux
les petits points en bas dans la vallée
le chemin que c’est loin les moutons qui s’en foutent
on vient de tout là-bas on a beaucoup marché
le souffle on recherche et ralentir le pas
qu’est-ce qui attire plus haut ?
un lac comme un écrin d’azur ?
la bise glaciale sur la crête avec vue de l’autre côté ?
tenter de rattraper une pensée perdue
dans la grande barbe de la brume
qu’est-ce qu’on en a foutu ?
refaire le chemin toujours le même
revenir à l’eau le chant délicat
de son filet minuscule fatigué mais obstiné
encore un peu

*

Ça se passe souvent comme ça

Souvent quand j’ai une idée de poème
je trouve qu’elle n’est pas mûre,
que le poème est encore vert et âpre,
pas assez de sucre, de douceur,
alors je décide de laisser reposer
et d’y revenir le lendemain.
J’aurais bien pu l’écrire le lendemain
mais là je me dis qu’en attendant encore un peu
il ne pourra s’en trouver que meilleur
et puis je fais autre chose, laisse passer les jours
et vous avez compris…
quand je suis prêt à l’écrire enfin
le poème est tout pourri
ou à moitié becqueté par les oiseaux.
Ben voilà, je n’ai plus qu’à lever les yeux au ciel
et admirer les oiseaux comme un con.

*

Il y a ce rocher dans un recoin de l’âme qui dit que je ne dois pas avoir peur, que je ne suis pas obligé de tout faire
bien, que ça fait rien si ça foire, qu’on peut aimer n’importe qui… Ce rocher dans un recoin, je vous le conseille.
*

Sa peau est comme un charmant troupeau de moutons qui paissent tranquillement dans l’alpage paisible, odorant et
fleuri. Faut dire qu’il y a un patou peu commode qui guette. Pas question d’approcher le troupeau.
*
Dans le matin, aller au bout du chemin, toujours le même, lancer au chien un bâton, un regard à l’horizon tandis
que dans la corbeille sur le réfrigérateur, toujours la même noircissent et ramollissent les bananes et flétrissent les
pommes.

*

«Des nouvelles de la Communauté des Poètes : « dans l’incapacité physique de nous réunir, établissons nos connexions pour récupérer les souvenirs, toujours aux mêmes heures. Entre 6 et 8 heures ».
Comme une énorme chenille, la croyance se répand entre les couches sociales, elle lie les uns avec les autres en attendant que les choses changent. Comme ils disent… Ceux qui croient encore. La foi en « des lendemains meilleurs ». Quelle supercherie, celle qui sert uniquement à alimenter les comptes en banque de ses initiateurs. L’humain est si naïf qu’il se trompe gentiment de croyance, comme ça l’arrange, quitte à bousiller tout autour s’il le faut !
Quelle est la chose cachée, celle qui te fait si peur, humain?
Mon seul espoir est de retrouver mes moutons. A l’époque, les herbes odoraient, les feuilles luisaient et les troncs se nouaient, hurlant la symphonie magistrale pour égayer la Terre et faire marcher le cœur des bêtes. Les bêtes qui veulent juste écouter humblement. Je me lève pour retrouver cette partition, je me lève pour la rendre à la prairie et à la montagne, pour récupérer mes moutons.
Une lumière au bout du couloir, on s’y engouffre comme des lapins vers les phares de voitures, vers le fatras des machines. »

       Anna Igluka, « Daou deod », Gros Textes, 2014

*

« J’aime ces gens étranges
Qui ont le mal d’enfance
Comme le mal d’un pays
Qu’ils chercheraient en silence
Derrière l’apparence
De leur mémoire perdue
Leur peau parle une langue
Que nous n’entendons plus »