Les trains de l’histoire ont du rouge à leurs wagons

Aux funérailles de mon père, à l’église
j’avais demandé qu’on écoute la chanson « le chiffon rouge »,
un chant gentiment révolutionnaire un peu boy scout
mais qui au village indigna quelques grenouilles de bénitier.
Mon père avait passé 3 ans en Allemagne pendant la guerre,
Service du Travail Obligatoire, à l’entretien des voies ferrées.
Il en a ramené un chapelet d’idées communistes
et une poignée de photos en noir et blanc
que je regarde parfois,
des visages à jamais anonymes à côté de mon père.
Une d’elles où on le voit avec un pantalon largement déchiré
me faisait pleurer quand j’étais gamin.
Je ne suis jamais allé en Allemagne,
N’irai probablement jamais.
J’écris des poèmes le soir en buvant du vin
pendant que les oiseaux, de leurs chants imprévus,
allument des étoiles, fabriquent du ciel bleu
où se croisent parfois les trains de nos histoires
avec leurs chiffons rouges accrochés aux fenêtres
et les gens qui les regardent passer.

*
La première chose que je fis ce matin, comme souvent en me réveillant, fut d’ouvrir un livre et je tombe sur cette phrase : « Tous les jardins sont perdus ». Bon je sens confusément que ce sera une journée à ruminer du jardin perdu.
*
Les premières cigarettes fumées en cachette et les premiers verres de vin bus pareil, c’est une manière de rentrer dans la vie… en cachette.
*
Il me semble que je suis sur le point de me réveiller, d’ouvrir les yeux, prendre prise sur le monde…
Mais non, pas encore cette fois !
*

Ils ont refait la route mais j’y suis pas encore allé

Tous les jours ne sont pas à ma taille.
Cet aujourd’hui fut clairement trop grand pour moi.
J’ai nagé dans le grand vide des heures
de chair ramollie et de bourrelets ridicules,
effectué passage en revue de quelques rêves
qui bougent encore derrière les yeux
au rythme des éclipses,
des nuages en crinoline,
de ce joli du dire
qui ne dit pas grand-chose
que poubelles renversées,
tessons de bouteilles cassées,
une inconnue qu’on a croisée
et des films qu’on s’en est fait.
Que serions-nous sans ces vibrations de plume,

sans cette infime prise sur la paroi ?

*

Tricoti tricota

A propos du tricot et autres ouvrages de dames, lis la sentence d’un psychanalyste : « Le fait de se faire plaisir en agitant les doigts est une métaphore de la masturbation ». Pense à Pénélope. Tout me ramène à Pénélope. Comprends enfin pourquoi durant dix ans elle a fait de la tapisserie. Dix ans c’est long. Elle aurait pu changer d’activité. Taper à la machine par exemple.

                          Nadine Agostini, « la cerise sur le gâteau », Gros Textes, 2017